PRIX SAAMS

Félix Wysocki Apaiz

Il y a deux ans, nous avions reconnu le talent de Saba Niknam au graphisme noir et puissant transcendant les souvenirs de guerre d’une enfant. Il y a un an, nous avions été séduits par un monde nouveau, le rêve éveillé de Guillaume Barth, planète silencieuse et blanche choisie cet automne par Musica pour porter les valeurs symboliques des musiques d’aujourd’hui.

Ces deux artistes développent maintenant un travail en commun, cherchant leur inspiration au sein des toundras de Mongolie. C’est aussi cela notre action. Créer du lien entre les artistes, les galeristes, les regardeurs, les collectionneurs. Notre soutien se veut une mise en lumière. ST-ART, à travers Patricia Houg, sa directrice artistique, et Philippe Meder son directeur en sont les rouages fidèles. Ils nous accompagnent dans cette mission depuis de nombreuses années et, nous l’espérons, pour de nombreuses années encore. Je les en remercie au nom des artistes, de leur force créatrice, de leurs différences : une richesse qui s’ouvre et se mêle à toutes les formes de pensées supérieures de l’homme : la philosophie, la littérature, le dessin, la gravure, la peinture, la sculpture. Parce que dessiner, peindre, sculpter relève, bien au-delà du métier, d’un œuvrer commun du corps et de l’esprit.

Stéphanie-Lucie Mathern, lauréate du prix Théophile Schuler, ne conçoit l’œuvre que dans le mariage de la littérature, de la musique et du geste. Les titres de ses peintures vont du scandaleux poète Allen Ginsberg, « le monde est une montagne de merde », au brûlant Maurice Barres, « un homme galant se trouve toujours une patrie » en passant par les proverbes de Carmontelle, « la soupe fait le soldat » ou la pensée d’Auguste Comte, « l’animal souffrant est un pauvre parmi les pauvres ».

En consultant mon dictionnaire de la philosophie, j’y ai trouvé ces lignes sur Auguste Comte, elles illustrent parfaitement le travail de Stéphanie Mathern : « Les images se joignent aux sentiments tandis que les signes s’associent à la puissance des sentiments assistés des images […] L’art a le privilège de la représentation la plus complète, autant que la plus naturelle de l’unité humaine », affirmant ce qui correspond à « une base anthropologique fondamentale, à savoir le rôle essentiel du signe en particulier, et du langage en général, tout comme de ce qui les a permis l’un et l’autre, l’art ».

Stéphanie Mathern nous propose une algodicée joyeuse, une peinture de la souffrance sous-tendue de désir. L’érotisme, la dynamique, le rythme sont ses moteurs, la couleur brossée d’énergie en est la matière vivante. Sa parole est politique au sens le plus noble du terme illustrant la quatrième loi naturelle selon Montesquieu : « le désir de vivre en société ». La peinture est un moyen qui sert à une froide exécution, observait Carl Einstein, historien de l’art proche de la nouvelle objectivité nourrie de peintres comme Otto Dix ou George Grosz.

Félix Wysocki Apaiz, lauréat de la SAAMS, prépare des enquêtes à la manière d’un journaliste. Il choisit ses sujets, les étudie, les suit et les filme pour en extraire la matière graphique, la retravailler et la restituer en séries de gravures à la pointe sèche. J’y vois le fils naturel de Francisco de Goya.

C’est en grand reporter, l’inventeur de cette profession, qu’il nous livrait sa série des Désastres de la guerre, quatre vingt deux vues d’une violence bouleversante renversant l’image glorifiée de la peinture d’histoire. Certes ce n’est pas la même écriture mais le regard a cette même acuité, de la déshumanité marginale à l’horreur des champs de bataille, Goya, Wysocki, Mathern, les uns et les autres rendent compte en refusant toute complaisance.

Félix Wysocki joue de l’ombre et de la lumière en cinéaste. Du petit Léon, que je croyais caché sous son lit, on ne distingue qu’un morceau de visage alors que plus de la moitié de l’image est consacrée aux nuances oscillant du noir profond au noir d’encre. « Quand on est petit, notre chambre à coucher nous semble l’endroit le moins sûr du monde. C’est l’endroit où l’on doit dormir seul, la nuit, dans le noir. L’armoire est le refuge des monstres et sous le lit se cache toujours une menace ». C’est Donato Carrisi qui le dit, un romancier journaliste scénariste, ça devrait plaire à Félix.

Dans sa série Blackout, Wysocki s’est intéressé aux personnes en perte de conscience. Sont-elles abruties par la fatigue, le travail, la drogue ou l’alcool ? L’histoire ne le dit pas et, serait-ce pour y voir plus clair, Félix Wysocki a recherché une écriture totalement libre sur ses propres œuvres. Il l’a trouvée auprès de tout petits enfants. Armés d’une boite de feutres, ils les ont graphées en sur-imprimant des signes et taches incompréhensibles, suggérant avec une remarquable intuition le brouillard intérieur ou la vomissure de ces êtres dé-conscientisés.

Stéphanie Mathern et Félix Wysocki Apaiz, ont inventé leur alphabet, chacun dans leur langage, l’un expressionniste et coloré, l’autre noir réaliste et graphique ; l’un d’une large amplitude gestuelle, l’autre dans une maîtrise presque introspective. L’art ne serait-il pas une insurrection du moi profond ? Cet alphabet à l’interprétation, aussi hasardeuse que ne l’est un rêve, se refuse spontanément à qui recherche la joliesse, mais à la lecture des cartels, on comprendra la nécessité de cohérence entre l’œuvre et son sujet.

C’est probablement l’apport essentiel du XXème siècle à l’art, conceptualiser, donner du sens. Stéphanie Mathern et Félix Wysocki Apaiz le font avec talent, ce sont nos lauréats, il ne vous reste plus qu’à les découvrir sur le stand de la SAAMS qui leur est intégralement consacré !

Crédit texte : Emmanuel Honegger

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Félix Wysocki Apaiz

Atlas et Black-out, ST-ART 2016 – Foire Européenne d’Art Contemporain, Stand D-33 SAAMS, Strasbourg

Atlas and Blackout, ST-ART 2016 – European Fair of Contemporary Art, Stand D-33 SAAMS, Strasbourg