ÉCRITS

Félix Wysocki Apaiz

Artiste plasticien français né en 1992

Vit et travaille actuellement sur Strasbourg (France)

IMAGER LE MONDE

Difficile exercice que d’écrire sur l’œuvre de Félix Wysocki tant celle-ci est une œuvre d’images. Bercé dans la culture du graffiti – d’où son blase Apaiz – c’est avec la peinture et de grandes surfaces murales en extérieur que Félix Wysocki commence ses premières expérimentations formelles. Et l’essentiel était sûrement déjà posé : rencontrer des communautés de l’ombre, dans des espaces à prendre et à ouvrir, le tout dans un temps physique de gestes, de couches, avec ce même désir d’arriver vers une forme visuelle qui doit parler d’elle-même. Si aujourd’hui Félix Wysocki ne se cantonne plus à l’unique discipline de la peinture, sa volonté d’éclairer les sociétés dans leurs histoires n’est que plus affirmée. Artiste contemporain du figuratif, il se démarque par sa volonté d’être hors les murs et hors normes, et ce, avec cette détermination à nous montrer ce qu’on ne veut – peut-être – pas voir.

Par Tania Moisan

 

 


 

FÉLIX WYSOCKI APAIZ

 

Félix, comment te définirais-tu ?

Comme artiste plasticien, je dirais. Pour moi, plasticien, ça sous-entend une pratique pluridisciplinaire, c’est-à-dire qu’on n’est pas bloqué dans un seul médium, mais qu’on en utilise plusieurs dans un rapport plastique. Par plastique, je n’entends pas forcément manuel, mais quelque chose de l’ordre de la matière.

 

Tu parles de plusieurs médiums, as-tu des médiums de prédilection ?

Dans l’idée, j’aimerais ne pas en avoir, pour me permettre de jongler entre ce que je veux. Et d’ailleurs, pas forcément des « médiums ». Des médiums, ça sous-entend des techniques déjà préétablies, que tu peux apprendre, qui sont là. Alors que pour moi, un plasticien, il peut utiliser tout et n’importe quoi comme moyen d’expression. Après oui, évidemment, une des techniques que j’ai apprises et que je réutilise, c’est la gravure. Il y aussi la peinture, plutôt murale. Du coup, le graffiti. La vidéo. L’installation. Mais je ne suis pas fermé à l’idée de faire autre chose. Être artiste plasticien, c’est trouver un moyen plastique pertinent par rapport à ce que tu veux dire.

Comment procèdes-tu en général ?

Il y a toujours un premier temps hors les murs. Sortir de l’atelier et travailler sur le réel. C’est-à-dire sur tout ce que je vois et ce que je vis. Là, j’observe au travers de différents médiums, le plus souvent la vidéo et la photo. C’est le temps de captation. C’est un premier filtre par rapport à la réalité que je vis. J’observe, j’écoute, j’analyse, tout en captant ces temps d’expérience qui m’intéressent. Ensuite, il y a un second filtre, c’est de faire une sélection dans les images captées. Après, il y a un troisième filtre qui consiste à travailler les images que j’ai sélectionnées. Je travaille vraiment par filtre, pour essayer d’être dans un rapport le plus subjectif possible. Ce qui est primordial à tout projet c’est la rencontre, le temps et le geste – dans le sens physique – que je fais pour traduire plastiquement mon regard. Après, je reste avant tout quelqu’un d’intuitif et de fonceur. Alors parfois, je me plante. Je n’hésite pas à vivre l’expérience, même si c’est pour me rendre compte que ça ne marche pas. Ce n’est jamais perdu.

 

Tu ne cherches donc pas à représenter la réalité ? 

Non, en effet. Même si je pars de la réalité que je vis – celle-ci étant déjà subjective – je vais vers quelque chose de fictionnel. D’où mon processus de filtrage. Plus je travaille mes images, plus je m’en éloigne, plus je fictionne. Même si je suis dans le figuratif, c’est dans une représentation floutée d’une réalité. Après, tout dépend des projets. Par exemple, pour le projet Kiki, Sacoche et Aspirine, l’objet fini c’est un film de forme documentaire. Mais en soi, le genre documentaire ça reste pour moi une représentation travaillée, filtrée, d’une réalité captée. Le documentaire nous donne l’illusion d’une certaine objectivité. Les gravures et les peintures en l’occurrence, ne prennent pas la forme documentaire. Ce n’est pas le même rapport à la manipulation de l’image.

Tu parles d’aller observer, de capter, de filtrer puis de manipuler l’image … N’y a-t-il pas quelque chose de l’ordre du vol ?

C’est une question très délicate. Si je capte souvent mes images à l’insu des personnes, ce n’est pas pour les voler dans le dos, mais pour essayer de capter une forme d’absence. Par exemple, pour les gens dans le métro, ça me permet de capter des comportements que je n’aurais jamais eus si je leur avais demandé de poser. Alors certes, je capte des images d’individus, mais ça reste des inconnus, qui me servent en fait de modèles. Je ne m’accroche pas à la réalité. En travaillant des semaines sur une gravure, je me créé mon personnage, intime, à partir d’un anonyme. Je ne m’intéresse pas à l’individu en question, mais à ce qu’il représente. La série Atlas, c’est en fait une collection de personnages qui racontent des situations différentes et qui, regroupés ensemble, racontent une histoire. Ce sont des images qui parlent. La portée narrative de l’image est essentielle, afin que chacun puisse s’y reconnaître. La gravure, ou encore la peinture, offrent cette distance par rapport au moment de la captation et de ce que tu as justement capté, que ce soit au niveau du temps, ou de la représentation en elle-même. La photographie et la vidéo, c’est autre chose. C’est plus frontal et on peut identifier. Si je manipule l’image avec la vidéo, et qu’avec le montage on peut inventer des personnages, là, c’est plus dérangeant si les personnes dedans ne savent pas qu’elles y sont. Dans ce cas, je demande consentement à posteriori. Par ailleurs, il le faut légalement pour pouvoir diffuser ça publiquement. De toute façon, c’est un truc qu’on sent. Je pense être bienveillant. J’essaye de mettre en avant, de sublimer. Après, bien sûr c’est délicat ; parce qu’en soi, c’est ce que moi je projette sur eux, c’est-à-dire ce que j’y vois et ce que je pense qu’on y voit. C’est très subjectif. Ca marche selon l’imaginaire collectif commun, afin de permettre à chacun de pouvoir ramener cette expérience à la sienne.

Dans ce que tu observes, y a-t-il des éléments récurrents, des sujets qui t’attirent plus que d’autres ? 

Ce qui est sûr, c’est que mon travail s’axe principalement sur les rencontres que je fais. Il y a un truc très humain. Et dedans, l’idée de portrait.

Qu’est-ce qui te pousse à faire tout ça ? Quel est ton moteur ?

Je crois que depuis le début, c’est l’interaction sociale. Le fait d’aller peindre dehors fait que tu es dans un échange direct. C’est pour ces moments d’échanges.

Pourquoi tu le fais, dans le sens, vers quoi ?

Je crois vraiment que des images peuvent parler et ainsi potentiellement faire évoluer les choses. J’espère, lorsque je propose mes images à la lecture, qu’elles puissent être un entre-temps qui amène à réfléchir sur telle ou telle situation. C’est assez ambitieux !

Est-ce que tu penses qu’il y a un aspect politique dans ton travail ?

Alors, politique pour moi, c’est ce qui régit les hommes entre eux. C’est ce qui fait qu’on vit ensemble. Or, mon travail naît volontairement hors les murs. Il naît en observant des communautés. Je pense aux villages, aux quartiers. Quant à ce que je donne à voir, c’est politique dans le sens là où, les images que je propose, j’essaye qu’elles soient symboliquement fortes pour être parlantes, et sur quoi ? Sur ce qui gêne. Je n’aime pas le mot « frappant » parce que ça sous-entend « choc » qui a un côté spectaculaire, alors je dirais plutôt des images qui symbolisent des malaises sociaux. Par exemple le mec ivre mort – en Black out – dans le métro. Ce n’est pas le mec en tant que tel, c’est la situation que ça représente : pourquoi se met on dans ce genre d’état extrême? J’aime bien qu’il y ait plusieurs grilles de lecture. Que ce soit des images qui en disent long. C’est en ça que pour moi ce sont des images engagées. Enfin, il y a l’engagement politique au quotidien, dans l’attitude. Ça passe par des gestes souvent très simples, comme celui de partager son art. C’est pour moi un acte politique.

Interview par Tania MOISAN

Strasbourg 2017